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Incipit au Scalpel n°5 - L'imposture

À la suite d'une fortuite, et malheureuse, rencontre sur une liste de "conseils" destinés aux jeunes auteurs, j'ai promis à Werber un "Incipit au scapel". Cette liste, digne d'un misomuse déterminé à tuer toute vélléité artistique et esthétique chez les écrivains en herbe, m'avait conduit à m'interroger sur la plume de ce scribouillard maintes fois publié, acheté, et récompensé.

Alors, pour l'exercice de cette critique, j'ai choisi la dernière sortie de Bernard Werber : La voix de l'arbre.

– Pourquoi m’emmènes-tu dans cet endroit complètement perdu ? demande Rose, un peu inquiète.

– Je suis sûr que ça va te plaire, répond Aymeric.

Les deux jeunes randonneurs s’enfoncent dans les profondeurs de la forêt du Ciron, au cœur des Landes, à une quarantaine de kilomètres au sud-est de Bordeaux.

Rose Pinson, vingt-trois ans, de petite taille, cheveux châtains aux reflets roux regroupés en queue-de-cheval et yeux en amande couleur noisette, avance sur le sentier forestier, chaussures de randonnée à semelles épaisses aux pieds.

Elle est vêtue d’un jean et d’un tee-shirt blanc orné des mots « SAUVEZ LES BALEINES » au-dessus d’un cétacé qui bondit au-dessus des vagues.

Devant elle, ouvrant la marche, se trouve Aymeric Monestier, vingt-neuf ans. C’est un grand jeune homme blond et barbu, aux yeux bleus et à la mèche rebelle. Lui aussi porte des chaussures de randonnée mais, en ce printemps précoce, et compte tenu de la chaleur attendue pour la journée, il a troqué son jean et son sweat pour un short et un tee-shirt vert, sur lequel est inscrit en lettres capitales : « POUR QU’UN ÉCOLOGISTE SOIT ÉLU PRÉSIDENT, IL FAUDRAIT QUE LES ARBRES VOTENT. »

À cette heure matinale, un épais brouillard tapisse le sol comme une dentelle argentée. Cette nappe s’étire et recouvre les plantes et les pierres moussues. Elle enveloppe la base des troncs et caresse leur écorce.

Un soleil couleur fuchsia se lève progressivement. Il disperse cette brume, révélant un décor aux formes étranges.

– Cette phrase, « Ça va te plaire », est pour moi une malédiction, tranche Rose. Chaque fois qu’elle m’a été dite, eh bien… ça ne m’a pas plu du tout. Un jour, je me suis retrouvée dans un bar à la mode où l’on mangeait des insectes grillés, un autre sur un pont en Ardèche avec un câble élastique attaché à la cheville. J’ai aussi eu droit au Salon de l’agriculture le jour de l’ouverture.

Les deux randonneurs fendent les fougères mais s’écorchent les mains et les jambes dans les ronces et les chardons. Autour d’eux, alors que le soleil devient orange, les merles lancent leurs mélodies.

– J’en ai marre, je veux rentrer, dit-elle.

– Tu ne trouves pas que ce coin est splendide ? La forêt du Ciron est la forêt la plus ancienne de France. Il y a probablement eu des mammouths qui sont venus piétiner cette terre.

– Visiblement, ça ne leur a pas porté chance, à tes mammouths, puisqu’ils ont tous disparu, ironise Rose en évitant des orties de justesse.

– Ce n’est pas la faute des arbres.

– Qui sait…

Ils continuent d’avancer le long de la rivière Ciron sous un épais plafond de verdure qui ombrage les rives.

Cher Bernard, ne vous étonnez pas d'être moqué pour votre style.

Rien ne va. Et on va commencer, comme souvent, par le plus évident : Bernard, pourquoi t'as collé tes fiches personnage dès la première page ? C'est pas possible, c'est le premier réflexe de tous les écrivains qui prennent la plume pour la première fois ! T'as trente ans de métier ! Qu'est-ce qui s'est passé ? Qu'a foutu Albin Michel – qui a confondu les semi-cadratins avec des cadratins d'ailleurs – ?

Et comme si ça ne suffisait pas, il transforme ses personnages en panneaux publicitaires. Ben oui, quoi de plus subtil pour signaler l'écologisme des personnages ? Ils sont en pleine balade dans la nature, ce serait dommage de notifier ce détail par leur regard et leur ressenti des lieux. Quoi que, le procédé publicitaire ne serait pas si inintéressant concernant Rose puisqu'elle semble n'en avoir rien à foutre de la nature. Mais en l'applicant aux deux, je ne sais pas si Werber les prend au sérieux ou pas du tout.

Continuons sur les personnages et parlons des dialogues. Sur huit foutues répliques, on a droit à cinq incises. Et quelle est la preuve de la faiblesse de l'auteur ? "J'en ai marre, je veux rentrer, dit-elle.". A ce stade, on a compris que la râleuse, c'était Rose. C'est une incise inutile. Surtout avec un verbe aussi plat.

Dois-je vraiment souligner le débitage d'informations de la part d'Aymeric ? Sérieusement, ces personnages n'ont pas atterri en randonnée par magie ? Rose ne sait pas que c'est la plus vieille forêt de France ou qu'il y aurait des fossiles dedans ? Et puis, passons l'artificialité de la mise en scène. Je devine qu'ils marchent depuis un moment au début, et Rose ne s'intéresse que maintenant à leur destination ?

Passons à l'ambiance. Ou plutôt, son absence. Parce que pour nous offrir un aperçu de cette si incroyable forêt préhistorique, nous n'avons droit qu'à trois pauvres fougères, un groupe de merles, ainsi que des ronces et des orties bien incommodantes. Pourtant, Werber essaie de donner une ambiance. Si si, la brume et la couleur du soleil en sont la preuve. OH et puis la flemme : c'est "un décor aux formes étranges". Je sais pas vous, mais pour moi, une forêt au petit matin, c'est frais, humide, encore très silencieux, on entend la rivière, la seule chose qui réchauffe un peu, c'est lorsqu'un rayon de soleil perce la canopé pour taper directement sur notre visage, et selon les gens, ça peut être enchanteur ou oppressant.

Suis-je bête, comment apprécier le silence et l'ambiance entre un haut-parleur Wikipédia et une citadine bobo qui préfère la nature de loin ?

Un dernier tour sur les images ? Nous avons une "brume comme une dentelle argentée" et un "épais plafond de verdure". Ok. Ca ressemble fort à de l'écriture pour faire joli ça. À quoi ça mène ?La comparaison de la dentelle est filée avec la "nappe", mais je doute que ce soit volontaire car "nappe de brouillard" est une expression courante, et que ça ne traduit pas grand chose. De même que le plafond. Si les personnages s'étaient sentis comme chez eux dans la nature, ça aurait fait sens, mais là ?

Nous avons vu les dialogues, la mise en scène, le style, la narration... tout est catastrophique. Il est temps de conclure.

Je me suis gardée de renvoyer à l'auteur ses propres préceptes car cette rubrique s'intéresse avant tout à l'analyse littéraire, aux faits du texte. Mais je répète ma conclusion de la série des "Conseils génériques, c'est pas automatique" sur Werber : Bernard n'a aucune sensibilité littéraire. Il n'a jamais compris comment écrire, il n'a jamais compris l'absence de reconnaissance des milieux autorisés à penser, il méprise son lectorat, et il n'aime pas la littérature en tant qu'art. Il aimerait se voir en artisan, parce que c'est trop dur pour l'égo d'admettre être un industriel.

Verdict : Au pilon !

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