Rendre une bêta-lecture, c'est toujours délicat. Entre le syndrome de l'imposteur, la peur de décourager l'auteur, et la probité, la limite entre complaisance et bienveillance est souvent floue. C'est pourquoi l'intention de l'auteur doit être au centre d'une critique littéraire, particulièrement dans les phases d'écriture. C'est une garantie de pertinence et d'empathie essentielles à la bonne réception de l'auteur qui, bien souvent, met son cœur dans l'ouvrage.
C'est d'autant plus vrai que l'héroïne du jour m'a été immédiatement antipathique, alors que l'auteur cherchait totalement l'inverse, voire même l'identification. Il fallait dépasser ce rejet primaire pour débusquer la raison profonde de ce contresens.
Alors menons le diagnostic, mes chers internes de la littérature.
Une technique efficace
Au premier abord, rien d'alarmant.
La langue est saine, pas de défaut de concordance des temps, la grammaire est correcte. Malgré quelques, très rares, répétitions, la fluidité de lecture est assurée.
De même, les outils de narration choisis (première personne du singulier + système temporel présent) offrent un accès complet et direct au flux de pensées du personnage principal, ce qui devrait faciliter la proximité émotionnelle. Et à nouveau, le registre de langue courant à familier est très efficace pour dépeindre une jeune femme contemporaine.
Si l'on regarde l'ensemble, le sujet semble parfaitement sain.
Sauf que le sujet nous ment, ou s'ignore hypocondriaque si on lui laisse le bénéfice du doute.
Quelque chose cloche
Étudions l'écart entre ce que nous raconte le narrateur, et ce que l'on perçoit réellement :
- Une rupture tragique avec communication rompue et une héroïne qui fait preuve de patience ? Une héroïne passive-agressive, accusatrice, qui rejette la responsabilité de la communication sur l'autre, autre qui répond plutôt poliment, et une relation de jeunesse sans enjeux adultes.
- Une héroïne candide et aimante ? Quelqu'un qui refuse de voir ce que font les autres pour elle et qui se considère presque seule détentrice d'une sensibilité relationnelle.
- Une héroïne mature ? Quelqu'un qui pense qu'on peut mettre des ambiguïtés amicales au placard et qui se place systématiquement dans des situations génératrice de drame, sans compter une progression émotionnelle parfois chaotique.
Voilà la cause du rejet : une absence totale de distance narrative et de sous-texte, ce qui impose au lecteur, qui ne se laisse pas amadouer par les larmes, un jugement totalement contraire à sa perception. C'est une dissonance.
Traiter avec une bonne dose de lucidité
Soyons bien clair. Le problème n'est pas la personnalité du protagoniste. Nombre d’œuvres regorgent de personnages haïssables, qu'on adore aimer tout en savourant chaque claque de réalité qu'ils se prennent. Changer le personnage principal, c'est du palliatif. Le vrai traitement, c'est le second degré. Pas forcément humoristique, mais du recul. Et il y a plusieurs façons de développer cette lecture cachée.
- Rendre l'héroïne honnête envers elle-même. Quelle assume d'être un vampire émotionnel, de garder un homme qu'elle sait amoureux d'elle comme meilleur ami pour pressuriser son petit ami, de mépriser le reste de ses amis. Sa malfaisance sera si évidente qu'un lecteur comprendra que l'auteur ne lui impose pas de la valider.
- Si l'héroïne se veut vraiment innocente, alors développer plus d'hésitations dans sa pensée et surtout, créer des situations qui ne lui donnent pas toujours raison. Un lecteur pardonne et se prend d'affection pour un personnage qui se remet en question et garde la tête haute malgré les épreuves de la vie.
Quel que soit le choix, il est indispensable de rendre le protagoniste actif et surtout, ne pas le faire passer pour une pauvre chose ballottée par le mauvais sort.
En conclusion de cette bêta-lecture d'urgence, j'aimerais remercier chaleureusement la courageuse autrice qui a accepté d'être la première à passer sur la table d'opération : Lorena Brumuidi.
Commentaires
Enregistrer un commentaire