Accéder au contenu principal

Etiologie du Cliché n°1 - Le triangle, sans base, amoureux

Commençons par un peu de pinaillage sur un néologisme : le trope. Bien que ce mot existe depuis longtemps, il appartenait essentiellement au domaine de la rhétorique où il désignait des figures de style. Oui, vous savez, ces procédés que l'on oublie sitôt le bac de français passé. Mais ce que je voudrais souligner ici en préambule, c'est le dévoiement de ce terme pour vernir les clichés d'une couche méliorative, ou au moins neutre.

Attention, je n'ai absolument rien contre l'étiquetage des livres, je viens moi-même des milieux de la fanfiction où c'est absolument indispensable pour s'y retrouver. Et c'est d'ailleurs, en partie, pour cela que Wattpad est une plateforme catastrophique. Je suis même ravie que la labellisation soit enfin arrivée dans les milieux littéraires plus traditionnels.

Egalement, les clichés en eux-mêmes ne sont pas si dérangeants. Il n'existe qu'un nombre limité de situations narratives. Alors refusez la honte d'aimer un cliché, c'est comme avoir honte de préférer la SF à la fantasy.

Alors de quoi allons-nous nous plaindre dans cette rubrique ? Et bien nous allons critiquer le mésusage de ces clichés, comme dans tout le reste de ce blog, le fond n'est jamais le problème, c'est l'exécution.

Et c'est là que nous allons, enfin, creuser le sujet du jour : le triangle amoureux.

Les symptômes ? Un protagoniste avec deux prétendants, l'un plus sombre et rebelle, l'autre plus doux et sécurisant. Je pense ne pas trop m'avancer en ajoutant que la prévalence est largement en faveur d'une héroïne avec deux garçons. Est-ce tout ? Non, il y a un dernier symptôme, souvent oublié, mais qui fait toute la différence entre un triangle et un angle : la base. Dans un véritable triangle amoureux, un lien doit exister entre les deux prétendants, ils doivent avoir quelque chose à détruire entre eux en choisissant de courtiser la même personne.

Pourquoi cette situation narrative est-elle si souvent mal identifiée ? Parce qu'elle n'est, au mieux, qu'un prétexte pour le nombrilisme de l'auteur, au pire, une exigence mercatique.

Dans le premier cas, toute l'histoire n'existe que pour valoriser le personnage principal qui, par décret de l'auteur, centralise toute l'attention sur lui. Le prétendant doux n'y est qu'un stagiaire sur lequel l'héroïne s'essuie les pieds sans avoir jamais aucune chance de décrocher le CDI. Pourquoi le protagoniste ne choisit-il jamais le prétendant doux ? Parce que cela révélerait à quel point il est un insupportable geignard insatisfait. Tant qu'il se concentre sur le sauvetage moral du prétendant rebelle, il passe pour un saint.

Vous voyez le problème ? Le dilemme n'est jamais cornélien. Le prétendant doux a tout à gagner à lâcher l'affaire, le prétendant rebelle n'a aucune histoire saine à vivre avec une personne qui ne pense qu'à le changer. Et qu'est-ce que ça changerait au final que le protagoniste choisisse l'un plutôt que l'autre ? Rien d'autre que sa propre situation.

Passons au second cas. C'est tellement facile de vendre un dilemme amoureux tragique, de générer de l'engagement auprès des lecteurs qui choisissent leur poulain. J'ai vécu les "team Edward" et les "team Jacob". Bon, personnellement, j'étais "team Edward x Jacob et Bella à la poubelle". Et c'est ainsi que je ne comprends même pas les lecteurs. Sont-ils vraiment convaincus que l'issue est incertaine ?

Attention. Je ne suis pas Don Quichotte, je ne me battrais pas contre des moulins à vent en prétendant qu'ils sont des géants. La mercatique fait son boulot. En revanche, je pointerais ici la responsabilité des lecteurs qui encouragent qu'on les prenne pour des CONsommateurs. La réalité, c'est que vous ne cherchez pas une histoire d'amour tragique, vous cherchez le drame hystérique.

Au final, le faux triangle amoureux, c'est comme appeler un cliché un trope, c'est une tentative de rassurer la médiocrité, de masquer l'absence de style ou de nécessité.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Incipit au Scalpel n°4 - Dérapage marketing

Bien que cette rubrique s'impose une stricte critique sur le texte même, j'aimerais, en préambule, me plaindre, oui, de ce titre anglicisant. Est-ce plus vendeur de dire "Inheritance" plutôt qu'"Héritage" ? Ou "Succession" ? C'est quand même un comble pour un roman qui se place à l'époque de la Révolution Française, dans la royauté, âge où, rapelons-le, le français était LA langue de l'international. Pourquoi je me permets cette revendication ? Parce que le premier chapitre s'ouvre sur une narratrice contemporaine, héritière de cette fausse reine de France que nous a promis la quatrième de couverture, dotée d'un nom particulièrement anglophone : Willow Gwyneth. D'instinct, je demanderais à l'auteur pourquoi elle n'a pas décidé de placer son histoire dans la cour anglaise, mais peut-être est-ce déjà réclamer trop de cohérence ? Voici l'extrait d'« Inheritance: La révolte de la reine » de Morgan Moncomb...

L'incipit au Scalpel n°2 - Schrödinger, mon Epinal

Pour cette seconde édition de "L'incipit au Scalpel", j'ai à nouveau pioché parmi les meilleures ventes francophones. Ce roman m'a intriguée car son auteur est plutôt connu sur le segment de la littérature feel-good, il semble avoir voulu prouver à ses détracteurs qu'il pouvait aussi écrire la noirceur. Malheureusement, l'auteur s'est perdu dans un téléfilm noir dont les scénaristes étaient en grève. Pour l’exercice de cette critique, voici le début du chapitre 1 de « Fauves » de Mélissa Da Costa. La porte du bar s’ouvre à la volée. Un instant, la nuit se trouble, déchirée par les voix d’hommes, un morceau de Pink Floyd – « Pigs » –, et par la lumière orangée du pub, une lueur faiblarde, étouffée par la fumée opaque des cigarettes. La silhouette qui surgit est mince, déliée, titubante. Elle s’arrête et semble se demander ce qu’elle fait là. Le jeune garçon, puisque c’est un garçon, et pas encore un homme, sweat à capuche gris au col déchiré, man...

Les conseils génériques, c'est pas automatique n°1 - Le "Show, don't Tell"

Ah, un idiome américain. Comme si ce pays était réputé pour son bon goût. Mais voyons en quoi ce conseil, bien intentionné, est en réalité mortifère pour la littérature. Pour commencer, je comprends. Si si, je vous assure. Je comprends ce qu'on voudrait dire avec cette expression : "Va un peu plus loin que de dire qu'il est triste". Et si on ne retenait que ça, ça irait. Mais le " Show, don't Tell " implique une réduction de la littérature au seul visuel, ce qui, vous en conviendrez, n'a aucun sens pour un art qui se repose exclusivement sur l'écrit. Oh, j'entends déjà ceux qui me reprocheront d'être trop littérale, que le " show ", c'est aussi l'intériorité et les pensées. Mais n'est-ce pas vous qui êtes trop permissif en laissant un mot dire tout et rien ? Le " show ", dans un scénario, ça a du sens. Une caméra ne sait pas filmer les concepts. Mais ce serait une erreur de réduire un film à son seul ...