Avez-vous déjà connu ce malaise, cette intime conviction, qu'un succès populaire était simplement médiocre ? Moi, régulièrement. En partie parce que je les découvre bien après leur essor, sans les contraintes de l'engouement général et de la nouveauté. J'ai donc voulu m'attaquer à nul autre qu'un des poids lourds de la littérature francophone, un maître du page-turner annuel malgré son format brique de 500 pages qui m'a, personnellement, assommée dès son ouverture.
Pour l’exercice de cette critique, voici le prologue d’« Un animal sauvage » de Joël Dicker :
9 heures 30.
Les deux braqueurs venaient de pénétrer simultanément dans la bijouterie par deux accès différents.
Le premier par l’entrée principale,comme un client ordinaire. Sa tenue élégante avait donné le change à l’agent de sécurité, la casquette et les lunettes de soleil étant de mise en ce mois de juillet.
L’autre, encagoulé, était passé par l’entrée de service, forçant une employée à lui ouvrir la porte sous la menace d’un fusil à canon scié.
Rien n’avait été laissé au hasard : ils avaient eu accès aux plans du magasin, aux horaires du personnel.
Une fois à l’intérieur, la Cagoule avait attaché l’employée dans l’arrière-boutique et avait rapidement rejoint son complice. La Casquette, dès qu’il l’avait aperçu, avait brandi le revolver qu’il gardait à la ceinture et s’était mis à hurler : « C’est un braquage, personne ne bouge ! » Puis il avait sorti un chronomètre de sa poche et l’avait enclenché.
Ils disposaient exactement de 7 minutes.
Comment cela ? C’est court ? Enfin, ça suffit.
En effet, ça suffit pour diagnostiquer la faiblesse de la plume. L’ensemble de cet extrait souffre d’une ÉNORME incohérence de temps de narration qui tue toute tension.
L’auteur semblait vouloir nous immerger dans ce braquage, sinon pourquoi raconter cette scène en prologue ? L’accroche sur l’heure précise, la narration centrée sur l’action plus que sur la description, la chute sur le délai limité de l’opération… autant d’indices pointant sur l’intention de Dicker.
Alors pourquoi ? Pourquoi pratiquement tout nous est-il raconté au plus-que-parfait ? On n’est pas dans l’action, on nous la rapporte à posteriori.
Mais l’aspect nécrologique de ce braquage n’est pas l’unique défaut de cohérence.
L’auteur affirme que “Sa tenue élégante avait donné le change à l’agent de sécurité”, pour aussitôt nous décrire son personnage comme arborant une casquette et des lunettes de soleil. Je ne savais pas que le starter-pack du touriste était considéré comme le summum de la classe. Juste pour emmerder l’auteur, j’ai décidé de me représenter Casquette en claquettes-chaussettes.
Soit dit en passant, la phrase est absolument immonde dans sa construction même. La deuxième proposition est supposée valider la première, mais on ne voit pas le rapport entre l’élégance qui trompe le vigile et l’été.
Un dernier pour la route ? Casquette, toujours lui décidément, semble être tranquillement rentré dans la bijouterie, devant le vigile, avec un revolver à la ceinture. L’auteur nous ayant bien précisé qu’il faisait chaud, je vois mal sous quelle absence de veste il aurait pu dissimuler son arme. À moins que la tendance BCBG de juillet ne valide le port du holster comme accessoire incontournable… ou qu’on soit aux USA.
En conclusion, j’ai tellement roulé des yeux sur ce court passage que je vois l’intérieur de mon crâne. Malheureusement, dans ces conditions, ça va être impossible de tourner la page.
Verdict : Au pilon !
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