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L'incipit au Scalpel n°2 - Schrödinger, mon Epinal

Pour cette seconde édition de "L'incipit au Scalpel", j'ai à nouveau pioché parmi les meilleures ventes francophones. Ce roman m'a intriguée car son auteur est plutôt connu sur le segment de la littérature feel-good, il semble avoir voulu prouver à ses détracteurs qu'il pouvait aussi écrire la noirceur. Malheureusement, l'auteur s'est perdu dans un téléfilm noir dont les scénaristes étaient en grève.

Pour l’exercice de cette critique, voici le début du chapitre 1 de « Fauves » de Mélissa Da Costa.

La porte du bar s’ouvre à la volée. Un instant, la nuit se trouble, déchirée par les voix d’hommes, un morceau de Pink Floyd – « Pigs » –, et par la lumière orangée du pub, une lueur faiblarde, étouffée par la fumée opaque des cigarettes. La silhouette qui surgit est mince, déliée, titubante. Elle s’arrête et semble se demander ce qu’elle fait là. Le jeune garçon, puisque c’est un garçon, et pas encore un homme, sweat à capuche gris au col déchiré, manches tachées d’auréoles sombres, visage tuméfié et baskets dénouées, crache au sol. Il y met toute sa rage. Une fois, deux fois. Puis il remonte sur son épaule un sac lourd au tissu usé. Un de ces sacs de collégien qui ont un jour été customisés à coups de blanco. Les prénoms d’amis ou d’amoureuses. Oubliés en partie ; le blanc est délavé. Le jeune homme remonte son jean débraillé. Il n’a pas refermé sa braguette. Puis il se remet en route. Tout est calme sur cette rive. L’inverse de l’autre berge, en face, où ça cogne, ça chuinte, ça grince. Les grues portiques s’agitent sous les néons agressifs. Les chariots élévateurs hurlent une mélodie dissonante. Les nacelles déploient leurs bras métalliques. Les bateaux de service accostent les géants des mers : porte-conteneurs, huiliers, pétroliers, minéraliers. Les monstres, comme aimait les appeler son père, André, du temps où il faisait partie de ce chantier.

Le jeune homme cherche quelque chose dans la poche arrière de son jean. Un paquet de cigarettes humide qu’il extrait, victorieux, celui qu’il a réussi à subtiliser au vieux Fernand dans le bar, trop occupé qu’il était à fixer le jeu de fléchettes. Il pleut à verse mais il ne semble pas s’en formaliser. Il fait claquer son briquet une fois, deux, trois, parvient enfin à embraser la cigarette. Il inspire avec soulagement. La berge est déserte. Malfamée. On raconte des histoires sordides de viols, d’agressions, de bagarres. Entre les conteneurs rouillés et abandonnés, on trouve parfois un type en train d’uriner ou un autre en train de cuver, allongé à même le sol. À l’époque où il venait avec André, celui-ci ne manquait pas de les montrer du doigt, plein de hargne et de mépris, se croyant meilleur qu’eux. « Regarde-moi ces pauvres merdes. » Il parlait fort, exprès. Une bonne bagarre pour clôturer une soirée de beuverie, c’était la cerise sur le gâteau, même s’il en sortait vaincu. La bouche sanguinolente, l’œil mauvais, le verbe incertain, il balbutiait : « Il a eu son compte. Le salaud a eu son compte, tu peux me croire. » Et son fils jamais ne cherchait à le contredire.

Je vais commencer par le plus irritant : la flemme. La mienne, et celle de l’auteur en nous citant une chanson précise de Pink Floyd. Outre la laborieuse lecture de cette phrase si ponctuée qu’elle en perd son sujet, Da Costa ne prend même pas la peine de nous décrire vaguement le style ou l’ambiance de ce morceau, donc si je n’ai pas la référence, je vais me faire foutre. Du coup, j’irai pas chercher. Je vais juste supposer que c’est d’une grande subtilité, comme la suite de ce texte.

Parce que la subtilité est justement un peu trop subtile ici. Je trouve que ça ne pue pas assez la défaite, il manquait la coulure de pisse par-dessus la braguette ouverte du personnage.

Tout est un tel ramassis de clichés sans recul que l’auteur arrive à se contredire :

  • Le personnage est un garçon (10 ans), et même plus que ça, un jeune garçon (5 ans alors), mais surtout pas un homme (+ 30 ans), mais un jeune homme quand même (20 ans ?).
  • La nuit se “trouble” (flou), mais elle est “déchirée” (net). Et par une lumière qui est une “lueur faiblarde” (donc faut plisser les yeux pour la voir) et qui est en plus “étouffée par la fumée de cigarette” (ouais, donc on voit rien en gros, et du coup, ça déchire que dalle non plus).
  • Les grues “s’agitent”, les néons sont “agressifs”, les chariots “hurlent” mais le narrateur nous parle d’une “mélodie dissonante”. Une mélodie est par définition harmonieuse. Si encore le point de vue était interne, ce pourrait être la subjectivité du personnage habitué aux quais industriels. Mais le narrateur est omniscient. Da Costa ne connait peut-être pas le terme “cacophonie”.
  • Les cigarettes sont trempées, il pleut à verse, mais tout va bien, le personnage parvient à craquer son briquet et allumer sa clope.
  • La berge est “déserte”, mais “malfamée”. Peut-être devons-nous nous attendre à être agressés par des fantômes.

En conclusion, comme son personnage, le texte a oublié de remonter sa braguette avec la vulgarité de l’étalage de misère. Mais il a aussi boutonné mardi avec mercredi, et de toute façon, il porte une cravate à clip alors la grâce est déjà morte.

Verdict : Au pilon !

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