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L'incipit au Scalpel n°3 : Quand la maison d'édition ne fait même plus semblant

Cette fois, je vais m'attaquer à un auteur, et surtout un roman, qui vient de Wattpad. Ça m'embête, je suis intimement convaincue que les classiques de demain sont en train de naître dans les communautés d'auteurs indépendants élevés à la liberté du web. Mais plus que de chicaner un auteur, je veux surtout démolir l'image de bon goût littéraire qui colle aux maisons d'édition. Je veux que les auteurs indépendants cessent de douter de leur légitimité parce qu'un éditeur ne les a pas adoubés. Et je veux que les lecteurs comprennent qu'on les prend pour des vaches à lait.

Pour les besoins de cette critique, voici le début du chapitre 1 de "Mariposa", d'Azra Reed :

La lumière du téléphone de Stella éclaire ses yeux noisette qui ne regardent que son écran. De nouveau, elle forme une bulle de chewing-gum qui finit par éclater. Le vieil homme, assis à côté d’elle, resserre ses bras croisés sur son torse avant de pousser un soupir agacé. Je presse sa cuisse pour lui signaler d’arrêter de mâchonner aussi bruyamment, mais elle se contente de toiser son voisin avec mépris.

– T’as vu ? m’interpelle-t-elle en me tendant son téléphone.

Je me penche vers l’écran ouvert sur sa page d’accueil Instagram.

– Quoi ?

– Ava a posté une photo avec son bébé.

Je fronce les sourcils.

– Elle a accouché ? Quand ? demandé-je en lui prenant l’appareil des mains pour regarder le cliché.

– Y’a deux jours, je crois.

Mon cœur se serre douloureusement. Je contemple le sourire de la jeune maman à l’écran. Nous avons été amies pendant si longtemps, et pourtant, c’est à peine si je la reconnais. Ses cheveux bruns ont bien poussé et ses joues sont désormais plus rondes, teintées d’une jolie couleur rouge. Entre ses bras, un nouveau-né, les yeux encore clos, emmitouflé dans un pyjama presque trop grand pour lui, me rappelle que nos chemins ont pris des directions bien différentes.

– Elle ne nous a pas prévenues.

– On n’a pas cherché à savoir non plus. Tu t’attendais à quoi, Mariposa ? Après tout, quand son frère me trompait, elle s’est bien gardée de le dire, là aussi.

Je baisse les yeux.

– C’est fou de s’ignorer comme ça, surtout à cause de Kenneth.

Stella hausse les épaules, s’enfonçant dans le dossier de sa chaise, puis reprend son téléphone pour reprendre son exploration des réseaux sociaux, scrollant comme si la nouvelle ne la touchait pas.

Je précise qu’elle continue de mâcher tout aussi bruyamment.

Ava, Stella et moi avons grandi ensemble, unies comme des sœurs, au point que Stella sorte avec Kenneth, le frère aîné d’Ava. Malheureusement, ce tableau idyllique a volé en éclats quand Stella a découvert que celui qu’elle aimait la trompait avec plusieurs inconnues, draguées en boîte de nuit, et qu’Ava le savait. Stella n’a pas pardonné, ni à l’un ni à l’autre.

Coincée au cœur de ce chaos, j’ai tenté de ne pas prendre parti, mais les conséquences se sont déroulées sous mes yeux. Ava s’est éloignée, Stella ne voulait plus l’inviter à nos sorties, et le temps passant, j’ai eu de moins en moins de nouvelles. J’ai appris récemment qu’elle était enceinte et, depuis ce jour, je m’en veux d’avoir laissé les choses pourrir comme ça. Que s’est-il passé dans sa vie depuis un an ? Est-ce qu’elle a encore besoin d’une amie aujourd’hui ? Ai-je le droit d’être là pour elle ?

Je presse mon téléphone contre ma cuisse. Inutile de le regarder, à part un message de mon père, je ne reçois jamais de notification. Le vrombissement régulier des machines à laver accompagne l’ambiance à la fois morose et apaisante de la laverie. Dehors, une pluie torrentielle s’abat sur les vitres. Les LED bleutées du plafond donnent à toutes les personnes présentes un teint presque maladif. Je resserre mon gilet contre mon torse, appréciant la chaleur et l’odeur du linge propre.

Avant même de lire un seul mot, n'y a-t-il rien qui vous choque dans cet extrait ? Attention, c'est subtil. Mais c'est la preuve absolue qu'Hugo Publishing n'en avait rien à foutre. C'est une erreur typographique, les tirets des dialogues devraient être des tirets longs, dits cadratins. Ici, nous avons des semi-cadratins, normalement réservés aux incises narratives.

Voilà, je pourrais presque arrêter ma démonstration ici. Mais je ne vais pas nous préserver du plaisir d'une démolition en règle.

Je vais vous avouer une chose, je suis peut-être de mauvaise foi. La maison n'en avait pas complètement rien à foutre, elle a retravaillé le texte d'origine que j'ai pu lire sur Wattpad. Mais ce n'est pas la qualité de ce texte d'origine que je vais juger, c'est le produit fini tamponné par Hugo.

La première phrase est une torture syntaxique en elle-même. C'est lourd, on patauge dans une structure plus longue que compliquée pour nous décrire simplement quelqu'un d'obnubilé par son téléphone. C'est purement déclaratif, le lexique est pauvre ("ne regarde que"), et le détail des yeux "noisette" – une grande originalité – est absolument indispensable dans ce contexte.

Bon, la qualité narrative, c'est pas ça. Espérons mieux sur les dialogues alors.

Brisons vos espoirs, si vous en aviez, tout de suite. C'est scandaleux de laisser passer des répliques d'expositions aussi navrantes, et qui, de surcroit, font passer la narratrice pour une débile. Rien qu'au début : Stella tend son téléphone à Mariposa, c'est son fil Instagram qui s'affiche, donc des posts en plein écran qu'on fait défiler, et Mariposa a besoin de demander ce qu'elle doit voir. Tout ceci n'étant qu'un pretexte pour déballer plus d'exposition et de répliques naïves, pour ne pas dire absurdes. L'héroïne sait bien qu'elles sont en froid avec Ava, pourquoi s'étonner de ne pas avoir été prévenues ?

Tout ça pour nous expliquer une situation digne des "Feux de l'Amour", sauf qu'au moins, j'ai de la tendresse pour cette série que ma grand-mère regardait tous les après-midi à 14h, et que ma voisine à moitié sourde écoutait à 11h et qui me réveillait de mes grasses mat' dans mon appart' étudiant.

Je pointerais également l'usage de la construction "demandé-je". Bien qu'elle fût correcte, elle est aussi archaïque, et bien plus laide, que le subjonctif imparfait. Elle est aussi un aveu de faiblesse totale de cette narration à la première personne qui a besoin de nous préciser que le narrateur lui-même parle. C'est d'autant plus déplacé que la typographie des tirets n'a pas été respectée.

Ensuite, il y a une phrase. Cette phrase qui vend l'ampleur de l'échec éditorial : "[...], puis reprend son téléphone pour reprendre son exploration [...]". Ai-je vraiment besoin de commenter ? De souligner cette répétition clairement involontaire ? Non ? Alors poursuivons.

Je survolerais la fin de cet extrait en soulignant la multiplication de participes présents, le résumé des états d'âmes de la narratrice, et le bordel de la description qui essaie de rendre agréable un endroit glauque. Cette dernière aurait pu être réussie si le style n'était pas si absent qu'il juxtapose des descriptions sans reliefs qui s'annulent. Peut-être que Mariposa pourrait aimer que les LED bleues leur donne à tous l'air fantomatique, que l'ambiance mortuaire lui apporte la paix, que la chaleur et l'odeur du linge propre l'embaument dans un linceul plus confortable que le repos éternel ? Non... ça demande de la subtilité. Respect qu'Hugo Publishing semble refuser d'accorder à ses lecteurs.

Terminons cette analyse. Je n'aurais pas grand chose à rajouter dans cette conclusion : Auteurs, Lecteurs, les éditeurs ne sont pas vos amis. Ce sont des entreprises à but lucratif, elles publient ce qui se vend, et ce qu'elles savent vendre.

Verdict : Au pilon !

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