Alors que je surfais, en quête d'un prochain sujet pour cette rubrique, j'ai, innocemment, tapé la recherche la plus logique sur mon navigateur préféré : "conseils d'écriture". Et que vois-je en quatrième résultat ? "Conseils aux écrivains en herbe, par Bernard Werber". Voilà ma curiosité piquée ; j'avoue n'avoir jamais lu cet auteur mais je sais qu'il est plusieurs fois bestseller. Je n'ai donc pas d'a priori sur le personnage, si ce n'est ma méfiance pavlovienne envers le succès. Alors, je clique.
Quelques minutes plus tard, je comprends m'être lancée dans une dangereuse plongée en apnée dans la fosse des Mariannes.
Alors plongeons, le scalpel cette fois, à travers ces vingt-sept paliers de contresens, biais, et, disons-le, conneries, pour sauver les pauvres aspirants auteurs solitaires qui se seront risqués dans cet apparent lagon.
1. Le désir
Ecrire? Au commencement est le désir. Se demander pourquoi on a envie d'écrire. Si c'est pour faire une psychanalyse par écrit (et donc économiser 25 ans et 100 000 euros) mieux vaut renoncer. Si c'est pour gagner de l'argent ou avoir de la gloire, ou passer à la télévision ou épater sa maman, renoncer. La seule motivation honorable me semble être: parce que l'acte d'écrire, de fabriquer un monde, de faire vivre des personnages est déjà une nécessité et un plaisir en soi (on peut aussi admettre comme motivation: épater une fille dont on est amoureux).
Si la question de la motivation intrinsèque est fondamentale, la conclusion est désastreuse. Exorciser ses démons serait une mauvaise motivation ? Céline. Avoir du succès serait aussi une mauvaise motivation ? Balzac.
Prescription aux jeunes auteurs : peu importe votre motivation, c'est personnel et personne n'a à vous juger pour ça. Contentez-vous d'en avoir une. Si vous détestez le travail d'écriture, vous n'avez rien à faire comme écrivain.
2. Les handicaps
Le principal problème de l'écriture, c'est que c'est un acte solitaire absolu. On est seul avec sa feuille et soi même. Si on a rien à dire aux autres ni à se dire à soi même, l'écriture ne va que vous faire mesurer ce vide intérieur. Désolé. Il n'y a pas d'acte qui ne soit pas avec des contreparties. Si vous devenez écrivain professionnel «sérieux » préparez vous à passer au moins 5 heures par jour enfermé seul devant un ordinateur, une machine à écrire ou un calepin. Vous en sentez-vous capable?
Tiens donc, je pensais que faire une psychanalyse par écrit n'était pas valable. Cependant, je suis déjà plus d'accord. Il vaut mieux avoir quelque chose à dire. Je nuancerais même : à exprimer. En revanche, pourquoi une telle mise en garde sur le métier d'"écrivain sérieux" ? En effet, un livre ne s'écrit pas tout seul, par contre, aujourd'hui, il existe des centaines de groupes en ligne pour faire des sessions d'écriture communes, des échanges de bêta-lectures, et même les plus grands auteurs avaient des cénacles et des correspondances littéraires.
Prescription aux jeunes auteurs : ayez conscience du travail que vous engagez en écrivant, mais oubliez l'image d'Epinal de l'artiste terré au fond d'une grotte.
3. Un artisanat
On dit que pour réussir il faut trois choses: le talent, le travail et la chance. Mais que deux suffisent. Talent plus travail, on n'a pas besoin de chance. Talent plus chance, on n'a pas besoin de travail. Travail plus chance, on a pas besoin de talent. Vu qu'on ne peut pas agir sur la chance, mieux vaut donc le talent et le travail. Comment savoir si on a le talent...? En général les gens qui ont le talent d'écrire ont déjà pris l'habitude de raconter des histoires à leur entourage. Ils prennent plaisir à relater des événements vécus ou lus, et naturellement on a envie de les écouter. Ce n'est pas obligatoire mais c'est un premier signe. Souvent les gens qui racontent bien les blagues finissent par comprendre les mécanismes d'avancée d'une intrigue et d'une chute. La blague est l'haïku du roman. D'ailleurs tout bon roman doit pouvoir se résumer à une blague.
Alors là, c'est risible. Commençons par la base d'une dissertation : définir les termes. C'est quoi "réussir" ? Est-ce avoir du succès ? Ecrire un chef-d'oeuvre ? Gagner un prix ? Juste terminer son roman ? Tout écrivain n'a pas les mêmes prétentions et priorités. Puisque Werber ne le dit pas, je vais supposer qu'il veut dire "avoir du succès". Et là, il va falloir m'expliquer à quel moment travail et talent suffisent. La chance est le facteur principal de succès : est-ce qu'on arrive au bon moment, sur le bon créneau, va-t-il y avoir le bon lecteur au comité éditorial, la maison qui m'accepte fait elle le marketing suffisant, ma plume est-elle dans l'ère du temps ? Et alors, tout bon roman doit se résumer à une blague, ok, essayons : C'est l'histoire d'un mec qui se réveille en cafard alors qu'il s'aliénait pour sa famille, sa famille le rejette, et il finit par mourir dans le noir. Wouah, hilarant.
Prescription aux jeunes auteurs : Commencez par vous fixer votre objectif, vous pourrez mesurer votre réussite.
4. Lire
On doit lire le genre de livres qu'on a envie d'écrire. Ne serait-ce que pour savoir ce que les autres auteurs, confrontés aux mêmes problèmes, ont fait. On doit aussi lire les livres des genres qu'on n'aime pas forcément ne serait ce que pour savoir ce qu'on ne veut pas faire.
Celui-là est difficilement contestable, personne ne vous déconseillera de lire. Allez, bon point Bernard.
Prescription aux jeunes auteurs : lisez, c'est la moindre des choses lorsqu'on aspire à être lu. Lisez ce que vous aimez, et ne craignez pas d'abandonner des lectures qui vous pèsent. Et surtout, critiquez. Repérez les défauts des autres, tentez d'imaginer comment vous auriez valorisé l'intention initiale, et pourquoi vous auriez fait un choix différent.
5. Se trouver un maître d'écriture
Se trouver un maître ne veut pas dire copier, ni plagier. Cela veut dire être dans l'esprit, la liberté, la manière de développer les histoires de tel ou tel. Il n'y a pas de contradictions avec la loi un peu plus bas sur l'originalité. Lire peut vous permettre de décomposer les structures comme si on démontait un moteur de voiture Mazeratti pour voir comment c'est fait. Cela ne vous empêche pas de construire autrement une Lamborgini.
Ah, ouais, carrément une loi. Ça, c'est la chevillencéphalite maximus... Mais revenons au coeur du sujet. Je suis mitigée. Avoir un modèle n'est absolument pas un prérequis à l'écriture. Je n'en ai pas, personnellement. En revanche, j'acquiesce quant au rapport à entretenir avec ce maître : une connexion d'esprit, pas une imitation.
Prescription aux jeunes auteurs : lorsqu'une lecture vous marque particulièrement, demandez-vous ce qui vous parle autant, parce que c'est là que se situe votre instinct littéraire.
6. Accepter le statut d'artisan
Ecrire est un artisanat. Il faut avoir le goût à ça, puis l'entretenir régulièrement. Pas de bon écrivain sans rythme de travail régulier. Même si c'est une fois par semaine. Ensuite on est tout le temps à l'école. Chaque livre va nous enseigner un petit truc nouveau dans la manière de faire les dialogues, le découpage, de poser vite un personnage, de créer un effet de suspense. C'est ça l'artisanat. Surtout ne vous laissez pas impressionner par les passages des écrivains à la télévision ou les interviews de ces écrivains... Ce ne sont que des attitudes. Le vrai artisanat ne peut pas être montré là-bas. Et n'oubliez pas que ce n'est pas parce qu'un auteur passe bien à la télé ou est beau ou souriant que c'est un bon artisan. C'est juste un bon type qui passe à la télé dans le rôle d'écrivain. En général plus ils sont sérieux, plus ils impressionnent. La seule manière de savoir ce que vaut un écrivain est de le lire. La seule manière de savoir ou vous en êtes dans votre artisanat est de demander à vos lecteurs ce qu'ils pensent de vos livres.
Je te rassure Bernard, je ne me laisse pas impressionner par toi. Ensuite, oui, effectivement, rien n'est plus révélateur sur un écrivain que de le lire, parce qu'on obtient le fond de sa pensée, dans la forme la plus réfléchie possible. En revanche, le rythme de travail est plus discutable. Ecrire un mot par jour ne fera jamais de personne un meilleur écrivain, écrire une phrase tous les ans ne fera pas mieux. Pourtant, c'est régulier. Mais ce qui est le plus discutable, c'est la nature de l'écriture. Moi, je comprends bien que Bernard ne se conçoit pas comme un artiste, mais qu'il n'a pas non plus envie d'être pris pour un industriel. Sauf que l'écriture peut être une industrie, si l'on veut juste écrire quelque chose de formaté ; un artisanat, si l'on arbitre un milieu entre une nécessité économique et un amour du travail bien fait ; ou un art pour qui a une vision.
Prescription aux jeunes auteurs : commencez par être honnêtes envers votre positionnement d'auteur. Grand bien vous fasse si vous voulez écrire des thrillers ou des dark romances ultra calibrés sans aucun autre intérêt que la consommation, juste, ne vous prétendez pas artistes.
7. L'inspiration
En fait, bien souvent, l'inspiration vient d'une résilience. On souffre dans sa vie donc on a besoin d'en parler par écrit pour prendre le monde à témoin. Par exemple quelqu'un vous a fait du mal; vous ne vous vengez pas par des actes, vous vous vengez par écrit en fabriquant une poupée à son effigie et en y plantant des aiguilles d'intrigue. A la fin le héros casse la figure à la poupée à l'effigie de votre adversaire. On dit que les gens heureux n'ont pas d'histoire. Je le crois. Si on est complètement heureux satisfait de tout ce qu'on a déjà pourquoi se lancer dans l'aventure hasardeuse de l'écriture ? A la limite je conçois qu'une fois qu'on est écrivain professionnel l'écriture devienne en soi une sorte de quête du graal, du livre parfait, mais là encore c'est une frustration à régler. Donc une souffrance. Oui dans l'écriture il y a forcément une vengeance contre quelque chose ou quelqu'un. Ou en tout cas un défi à relever.
Encore une psychanalyse ? Décidément. Je crois que tu n'es pas très au clair avec toi-même Bernard. Primo, être heureux ou non n'a rien à voir avec les éventuels traumas passés. Deuxio, on pourrait lire un excellent livre sur un personnage qui va faire ses courses au supermarché. Tertio, ça empeste le ressentiment. Le sujet ne détermine à aucun moment la qualité d'un roman.
Prescription aux jeunes auteurs : écrivez sur ce qui vous transporte, si c'est la beauté d'une balade dans la nature, c'est tout aussi valable et intéressant que les tourments politiques d'un Soljenitsyne.
8. L'originalité
Un livre ou une histoire doit apporter quelque chose de nouveau. Si ce que vous faites est dans la prolongation de tel ou tel ou ressemble à tel ou tel ce n'est pas la peine de le faire. Tel ou tel l'a déjà fait. Il faut être le plus original possible dans la forme et dans le fond. L'histoire ne doit ressembler à rien de connu. Le style doit être neuf. Si on dérange des imprimeries et si on abat des arbres pour avoir de la pâte à papier, c'est qu'il faut avoir quelque chose à apporter en plus avec son manuscrit.
Je croyais qu'il fallait se trouver un maître d'écriture. Merde. Alors, finalement non, c'est pas bien ? Plus sérieusement, le fond est très difficile à renouveler, l'humanité a déjà raconté beaucoup de choses : l'amour, le deuil, le chagrin, la guerre, la corruption, les secrets de famille, les révolutions, et j'en passe. Bernard oserait-il dire que Phèdre de Racine n'a aucune valeur parce que Sénèque, Platon, Sophocle et Euripide avaient déjà écrit dessus ? T'étais pas loin de la vérité pourtant, ce qui compte, en effet, c'est le style, le comment un auteur choisit de raconter une histoire, comment il parvient à transmettre l'émotion par l'esthétique.
Prescription aux jeunes auteurs : passer des heures à inventer des systèmes politiques, des races imaginaires et des langues ne suffira jamais à rendre votre écriture intéressante, seule l'exécution est juge.
9. La fin
Si le lecteur découvre qui est l'assassin ou comment va se terminer le livre dès le début ou le milieu, vous n'avez pas rempli votre contrat envers lui. Du coup, pour être sûr d'avoir une fin surprenante, il vaut mieux commencer par écrire la fin puis le cheminement qui empêchera de la trouver.
Pardonnez l'expressivité de ma réaction : ça, c'est de la merde. Et très révélateur de la conception de Bernard comme écrivain. Si le seul intérêt de votre roman est d'arriver à la fin, alors votre roman est un produit industriel jetable sans aucune forme de beauté (dans le sens artistique). Dans un bon roman, connaître la fin ne rend la lecture que plus savoureuse. On y est plus attentif aux indices glissés par l'auteur, au sous-texte, à la langue. Bernard oserait-il prétendre que l'ironie dramatique n'est pas un procédé littéraire valable ? Que faisons-nous donc de toutes les comédies qui reposent sur une connivence avec le lecteur ? De l'exhausteur qu'est l'anticipation ?
Prescription aux jeunes auteurs : l'important, c'est le chemin, pas la destination. La fin n'a pas à être surprenante, elle a à être logique.
Pfiou, la descente est longue. Interminable, dirais-je. Mais nous avons, sans aucun doute, sauvé quelques aspirants auteurs. Je vous propose un temps mort, et je vous donne rendez-vous dans le prochain article pour la suite de cette expédition.
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