Accéder au contenu principal

Les conseils génériques, c'est pas automatique n°3 - Werber, partie 2

Nous revoici, j'espère que la première partie de la plongée vous avait plu, parce qu'on n'a pas terminé le massacre, oups, le sauvetage. Allez, ne traînons pas, je sais que vous avez aussi hâte que moi ! Après tout, la critique pamphlétaire est une sucrerie intellectuelle.

10. Surprendre

Il faut surprendre à la conclusion, mais il faut toujours avoir une envie de surprendre à chaque page. Il faut que le lecteur se dise à chaque fois «ah ça… je ne m'y attendais pas». Les romains inscrivaient à l'entrée des théâtres "Stupete Gentes" qu'on pourrait traduire «Peuple préparez vous à être surpris ». Surprendre son lecteur est une politesse.

Je commence sérieusement à m'interroger sur la cohérence d'un roman de Bernard. Comment peut-il surprendre à chaque page ? Quelle drôle d'injonction. Ce conseil est la suite de sa recommandation des fins "à twist", je n'aurais donc pas grand discours à ajouter : c'est de la merde. Si un lecteur se plaint de ne pas avoir été surpris par un livre, c'est qu'il n'avait rien d'autre à se mettre sous la dent dans le texte.

Prescription aux jeunes auteurs : la même que dans la première partie, ce qui compte, c'est le comment, pas le quoi.

11. Ne pas vouloir faire joli

Beaucoup de romanciers surtout en France, font du joli pour le joli. Ils enfilent les phrases tarabiscotées avec des mots de vocabulaire qu'il faut chercher dans le dictionnaire comme on enfile des perles pour faire un collier. Cela fait juste un tas de jolis phrases. Pas un livre. Ils feraient mieux d'être poètes. Au moins c'est plus clair. Toute scène doit avoir une raison d'être autre que décorative. Le public n'a pas (n'a plus?) la patience de lire des descriptions de paysages de plusieurs pages ou il ne se passe rien, ni des dialogues sans informations qui n'en finissent pas. La forme ne peut pas être une finalité, la forme soutien le fond. Il faut d'abord avoir une bonne histoire ensuite à l'intérieur on peut aménager des zones décoratives, mais sans abuser de la patience du lecteur.

Ah, nous y voilà. L'ignorance crasse, le mépris et la misomusie. Bernard, un "tas de jolies phrases" ne fait pas plus de la poésie que ça n'en fait un roman. Et quand on disait qu'on n'en apprenait jamais autant sur un auteur qu'en le lisant, regardez comment Bernard voit son lectorat : des décérébrés. Si je suis assez d'accord sur la vacuité d'une forme sans fond, une description de plusieurs pages où il ne se passe rien ne signifie pas que c'est sans intérêt ou que ça ne dit rien. T'as un problème avec Proust ? Et alors, le coup des "dialogues sans informations". Sache, Bernard, que si tu n'écris QUE des dialogues informatifs, alors ils sont, sans aucun doute, très médiocre. Sur ce sujet, j'en appelle à l'auteur qui serait, éventuellement, mon modèle littéraire : Marivaux. Chez lui, chaque dialogue est une joute, c'est bourré de sous-texte, personne ne dit jamais ce qu'il pense, tout le monde se teste, et c'est ça un vrai bon dialogue.

Prescription aux jeunes auteurs : l'écriture, c'est bien plus que d'aligner des mots compliqués, et c'est infiniment plus que de vomir de l'information, la forme ne soutient par le fond, elle EST le fond.

12. Recommencer

Ne pas avoir peur de tout recommencer. En général le premier jet est imparfait. On a donc deux choix, soit le rafistoler comme une barque dont on répare les trous dans la coque avec des bouts de bois, soit en fabriquer une autre. Ne pas hésiter à choisir la deuxième solution. Même si l'informatique et le traitement de texte autorisent toujours des rafistolages. C'est un peu comme le "master mind". C'est parfois lorsqu'on a tout faux qu'on déduit le mieux comment faire juste. J'ai refait 120 fois "les fourmis" et franchement les premières versions n'étaient pas terribles

Bernard, tu as gagné, tu auras droit à ton "Incipit au scalpel" prochainement sur le blog. Allons-y : "en général le premier jet est imparfait". Sans blague ? Le deuxième, le troisième, et le dernier le seront aussi. Réécrire d'une page blanche à chaque fois me semble une immense perte de temps, pour un résultat plus que douteux. Plus l'on soigne son premier jet, et moins il y a de "trous" à colmater ensuite. Un premier jet écrit sans aucune conscience, aucune intention, aucune recherche, aucune justesse, aucune voix, ne trouvera rien de tout cela en réécriture. Et écrire 120 premiers jets ne risque pas de faire mieux non plus.

Prescription aux jeunes auteurs : travaillez proprement tout de suite. Aboutir le premier jet est, et doit, être l'étape la plus difficile, c'est celle où vous devez tout mettre sur la table, et le faire au plus juste possible. La réécriture est là pour affiner la musicalité, renforcer l'intention, les transitions où l'on a mis moins de passion, élaguer lorsqu'on s'est laissé emporter, par pour extorquer un sens à un texte informe.

13. Les lecteurs tests

Trouver des gens qui vous lisent et qui n'ont pas peur de vous dire la vérité. La plupart des gens auxquels vous donnerez votre manuscrit à lire se sentiront obligés de vous dire que c'est la 7ème merveille du monde. Cela ne coûte pas cher et ça n'engage pas ; Par contre dire à un auteur, "Ton début est trop long, et ta fin n'est pas vraissemblale" signifie souvent une fâcherie avec l'auteur. Pourtant ce sont ceux qui auront le courage de vous dire cela qui seront vos vrais aides. Et c'est à eux qu'il faudra donner en priorité vos manuscrits à lire pour avoir un avis. Vous pouvez aussi écouter les félicitations pour les scènes réussies. Mais ne soyez pas dupe. Mettez votre ego de coté. Fuyez les flatteurs qui ne sont pas capables d'expliquer pourquoi cela leur a plu.

Allez, un deuxième point pour Bernard ; ça fait pas beaucoup pour l'instant. Oui, trouver des bêta-lecteurs de confiance aide énormément. Je nuancerais une chose : ne fuyez pas forcément les flatteurs, c'est bon pour la motivation aussi d'avoir UN lecteur lambda qui livre son émotion brute. Par contre, je vous mettrais en garde : trouver de bons bêta-lecteurs est, en soit, un sacerdoce. La majorité des lecteurs et auteurs n'ont pas l'oeil éditorial, et plus vos exigeances sont élévées, plus c'est introuvable.

Prescription aux jeunes auteurs : entourez-vous, ne restez pas seuls face à votre syndrome de l'imposteur ou votre ego de poète incompris. Constituez-vous un petit panel de bêta-lecteurs avec d'autres auteurs, échangez vos textes, débattez style, histoire et narration, et trouvez-vous un premier fan.

14. Raconter à voix haute

Ne pas hésiter à raconter oralement votre histoire. Tant pis si vous prenez le risque de vous faire piquer l'idée. En le racontant oralement, vous sentez tout de suite si cela intéresse et vous vous obligez à être synthétique et efficace. Voir en direct ses lecteurs réagir à une histoire est très instructif.

J'avoue qu'avec le titre, je m'attendais à entendre parler du fameux gueuloir de Flaubert, et donc à avoir un bon conseil, mais j'aurais du savoir qu'on ne parlerait pas de rythme, ça relève du style. On tourne encore autour de ce high concept stérile. On peut tout rendre intéressant selon comment on le raconte, il n'y a qu'à penser à cet étrange phénomène où une blague racontée par deux personnes différentes ne fait pas forcément rire.

Prescription aux jeunes auteurs : relisez à voix haute. C'est la meilleure façon d'entendre le souffle et la musicalité de votre texte.

15. Les personnages

Soigner les caractères des personnages principaux en faisant une fiche avec leur description physique, leur tics, leurs vêtements, leur passé, leur blessures, leurs ambitions. Prenez pour fabriquer un personnage des caractéristiques à vous ou a des amis proches. Bref, des êtres que vous connaissez un peu en profondeur. Il faut les rendre attachants et crédibles. Il faut que les gens puissent se dire "Ah oui, ce genre de personne cela me rappelle un tel". Qu'ils se reconnaissent en eux, c'est encore mieux.

Mes chers lecteurs, je dois faire un aveu bien honteux, je jubile. Je jubile de ces bêtises parce que, sans aucune modestie, je suis particulièrement douée pour faire exister mes personnages. Et cette jouissance m'empêche de choisir par où commencer. J'ose espérer que vous saurez trouver le fil d'Ariane. Une fiche personnage, c'est le meilleur moyen de figer un personnage et de créer une marionnette. Dans la vie, vous n'avez pas besoin de connaître tout d'une personne pour qu'elle soit vraie, et quelle meilleure époque que la nôtre pour le comprendre où des milliers de geeks chatent par internet sans jamais s'être vus, et c'est pareil en littérature. Et alors, l'identification, c'est la chose la plus stérile qui soit en art. C'est comme ça qu'on se retrouve avec des centaines de films et séries avec la sempiternelle ado rebelle en rupture avec sa mère, ou un Yautja qui agit comme un humain (je te regarde, Prédator Badlands). Quand on s'expose à une oeuvre d'art, on s'ouvre à l'altérité d'un artiste. Prôner l'identification, c'est enfermer les gens dans leur boîte d'origine et ne jamais leur offrir la chance d'être autre, c'est profondément antipathique.

Prescription aux jeunes auteurs : ne taxidermisez pas vos personnages avant même qu'ils aient eu la chance de vivre, si vous avez envie d'un héros bourru, jetez-le dans l'histoire avec quelques traits esquissés, leur vérité surgira au fil des pages.

16. L'adversité

Il faut que votre héros ait un problème à régler. Plus le problème est gros plus l'interêt du lecteur est fort. L'idéal est de donner des handicaps au héros de manière a ce qu'on se dise il n'y arrivera jamais. Exemple: l'enquêteur est aveugle et le tueur est non seulement le roi de la maffia mais en plus il a des talents de télépathie et c'est quelqu'un qui a beaucoup de chance. Plus le héros est maladroit plus le méchant est fort plus on est intéressé. Le système est: l'auteur met son héros dans des problèmes que le lecteur jugera insurmontables et l'auteur sauve à chaque fois in extremis son héros d'une manière que le lecteur n'avait pas prévu.

Voilà donc que Bernard se prend pour un héros. Et nous révèle par la même occasion que le parcours de ses personnages n'a aucune importance puisqu'il les sauvera toujours à la fin. Mais au-delà de cette grossiereté, tout ceci est factuellement faux. Un livre peut-être passionnant avec un tout petit enjeu. Si cet enjeu est déterminant pour le personnage, alors c'est intéressant. Prenons "Pierre et Jean" de Maupassant, l'enjeu n'est rien d'autre qu'un délitement familial. Et bah c'est poignant, il n'y a pas d'explosion, à peine de dispute, personne ne risque rien, mais l'injustice portée dans le roman est telle qu'il se lit d'une traite. A l'inverse, si l'on prend Avengers Endgame, on peut difficilement faire plus haut en terme d'enjeu, on parle de sauver l'univers, et bah le film est tellement mauvais pour en faire ressentir l'importance qu'on s'en fout.

Prescription aux jeunes auteur : l'adversité ne flotte pas dans le néant, elle est proportionnelle aux conséquences pour les personnages et à ce que ça leur fait traverser. Elle peut même être interne, une pure tare psychologique. Et elle peut aussi être absente.

17. Alterner les formes

Les lecteurs ont souvent des journées fatigantes, ils lisent pour se détendre, donc il faut penser à ne pas les ennuyer. Pour cela, alterner les scènes d'actions et de dialogues. Mettre le maximum de coups de théâtre inattendus. Ne pas oublier que la lecture est un plaisir et que l'objectif n'est pas que le lecteur se dise que l'auteur est doué; il doit se dire "mais qu'est-ce qui va arriver à la scène suivante"?

Vous reprendrez bien un peu de condescendance ? Bande de lecteurs décérébrés. Mais c'est pas votre faute, vous êtes juste fatigués. Bernard nous confirme encore qu'il écrit pour des bébés hyperactifs qu'il méprise. Hé, n'hésite pas à ne pas participez à l'infantilisation de la société si tu détestes tant tes contemporains.

Prescription aux jeunes auteurs : écrivez un roman sans dialogue si ça vous chante, et si vous voulez n'écrire que des dialogues, alors écrivez du théâtre. Un lecteur ne doit pas se demander ce qu'il va se passer ensuite, il doit être cramponné à ce qu'il se passe maintenant.

18. Transmettre du savoir

La fonction des livres est aussi d'apprendre des choses. La forme est un élément, mais si après avoir lu un livre un lecteur sait quelque chose qui lui permettra de nourrir les conversations ou les dîner, c'est quand même un intérêt de la lecture.

Ah, le retour du misomuse. Il m'avait manqué. Et ce conseil est un comble venant d'un auteur qui ne conçoit le texte que comme un divertissement. T'as pas trop peur d'enuyer ton lecteur ou de lui demander trop d'efforts cognitifs après une dure journée de travail Bernard ? Si le lecteur veut apprendre des choses, il lit un manuel, une encyclopédie, ou de la philosophie, pas un roman. Bref, ça ne mérite pas plus de développement.

Prescription aux jeunes auteurs : vous n'êtes pas des professeurs, ni des sociologues, ni des thésards, ni des philosophes.


Par tous les dieux passés, présents, et futurs. Quand je vous avais dit que c'était éprouvant de contradictions. Nouvelle pause. On se revoit dans le prochain article, et on n'oublie pas que je dois un "incipit au scalpel" à Bernard. Bonne semaine !

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Incipit au Scalpel n°4 - Dérapage marketing

Bien que cette rubrique s'impose une stricte critique sur le texte même, j'aimerais, en préambule, me plaindre, oui, de ce titre anglicisant. Est-ce plus vendeur de dire "Inheritance" plutôt qu'"Héritage" ? Ou "Succession" ? C'est quand même un comble pour un roman qui se place à l'époque de la Révolution Française, dans la royauté, âge où, rapelons-le, le français était LA langue de l'international. Pourquoi je me permets cette revendication ? Parce que le premier chapitre s'ouvre sur une narratrice contemporaine, héritière de cette fausse reine de France que nous a promis la quatrième de couverture, dotée d'un nom particulièrement anglophone : Willow Gwyneth. D'instinct, je demanderais à l'auteur pourquoi elle n'a pas décidé de placer son histoire dans la cour anglaise, mais peut-être est-ce déjà réclamer trop de cohérence ? Voici l'extrait d'« Inheritance: La révolte de la reine » de Morgan Moncomb...

Les conseils génériques, c'est pas automatique n°1 - Le "Show, don't Tell"

Ah, un idiome américain. Comme si ce pays était réputé pour son bon goût. Mais voyons en quoi ce conseil, bien intentionné, est en réalité mortifère pour la littérature. Pour commencer, je comprends. Si si, je vous assure. Je comprends ce qu'on voudrait dire avec cette expression : "Va un peu plus loin que de dire qu'il est triste". Et si on ne retenait que ça, ça irait. Mais le " Show, don't Tell " implique une réduction de la littérature au seul visuel, ce qui, vous en conviendrez, n'a aucun sens pour un art qui se repose exclusivement sur l'écrit. Oh, j'entends déjà ceux qui me reprocheront d'être trop littérale, que le " show ", c'est aussi l'intériorité et les pensées. Mais n'est-ce pas vous qui êtes trop permissif en laissant un mot dire tout et rien ? Le " show ", dans un scénario, ça a du sens. Une caméra ne sait pas filmer les concepts. Mais ce serait une erreur de réduire un film à son seul ...

Incipit au Scalpel n°5 - L'imposture

À la suite d'une fortuite, et malheureuse, rencontre sur une liste de "conseils" destinés aux jeunes auteurs, j'ai promis à Werber un "Incipit au scapel". Cette liste, digne d'un misomuse déterminé à tuer toute vélléité artistique et esthétique chez les écrivains en herbe, m'avait conduit à m'interroger sur la plume de ce scribouillard maintes fois publié, acheté, et récompensé. Alors, pour l'exercice de cette critique, j'ai choisi la dernière sortie de Bernard Werber : La voix de l'arbre. – Pourquoi m’emmènes-tu dans cet endroit complètement perdu ? demande Rose, un peu inquiète. – Je suis sûr que ça va te plaire, répond Aymeric. Les deux jeunes randonneurs s’enfoncent dans les profondeurs de la forêt du Ciron, au cœur des Landes, à une quarantaine de kilomètres au sud-est de Bordeaux. Rose Pinson, vingt-trois ans, de petite taille, cheveux châtains aux reflets roux regroupés en queue-de-cheval et yeux en amande couleur noisett...