Alors, vous revoilà encore, prêt pour les derniers mètres ? Je sais, il fait tout noir, il fait froid, la pression est insoutenable, et on n'a plus d'air. Mais on va y arriver, on va arriver au bout de cette plongée dans le gouffre mental de notre ami Bernard.
19. Aller voir sur place
Un: s'informer. Deux: réfléchir. Trois: écrire. S'informer est indispensable. On ne parlera bien d'un lieu que si on y est allé pour faire des repérages. On ne parlera bien d'un métier que si on a discuté avec une personne qui la pratique. Évidemment on peut imaginer, mais le plus on se frottera au réel, le plus on découvrira de choses et on pourra raconter d'anecdotes vraies. Et le lecteur sent tout de suite ce qui est pur délire d'auteur et ce qui est une observation réelle.
C'est donc ça le but de ton écriture ? Raconter des anecdotes ? On ne peut donc pas décrire une ville fictive ? Non, attends, changement de stratégie. Est-ce que tu t'es informé sur la littérature avant de parler ? Est-ce que t'as réfléchi avant de rédiger tes vingt-sept "lois" redondantes ?
Prescription aux jeunes auteurs : aujourd'hui, il est effectivement difficilement admis de parler de choses sans s'être renseigné à minima, et vu l'accès au savoir qu'on a, il est difficile de justifier de ne pas l'avoir fait. En revanche, les romans ne sont pas des concours d'anecdotes, ni même une retranscription clinique de la réalité. Zola portait une démarche quasi scientifique avec le naturalisme, mais ses romans sont organiques.
20. Avoir une volonté d'être compris par tous
Souvent les critiques parisiens taxent les auteurs qui touchent tous les publics "d'auteurs populaires". Avec une connotation péjorative dans le mot populaire, sous entendu que si cela plaît au grand public c'est que ce n'est pas de la grande littérature. Victor Hugo se vantait d'être un auteur populaire, de même que Alexandre Dumas, Jules Verne et Flaubert. Mozart faisait de la musique populaire et s'en flattait. Tous les auteurs "non populaire" qui vivaient à la même époque ont été oubliés, qu'ils soient grand poètes, grands académiciens, grands écrivains de cours ou de salon. L'histoire les a balayés avec leurs jolies tournures de phrases et leur effets de manches. De même que tous les auteurs maudits qui revendiquaient comme un titre le fait de n'être compris que par un public restreint on en effet été effacés. Logique. Il est beaucoup plus difficile de plaire au large public qu'à un groupe de soit disant arbitres des élégances. Faire simple et clair réclame beaucoup plus de travail que de faire grandiloquent, incompréhensible, et rempli de sous entendus que l'auteur est le seul à connaître.
Bon, je ne vois pas en quoi "auteur populaire" est péjoratif, si tu es bestseller, tu es populaire. Et ça ne signifie rien sur la qualité d'un texte. Bref, concentrons plutôt sur le contresens absolu. Déjà, il me semble que Flaubert écrivait plutôt pour un public restreint. Montesquieu n'était pas un auteur "populaire", ses lettres persannes sont pourtant encore très connues et étudiées ; Boris Vian n'a pas eu plus de deux-cent lecteurs de son vivant, il figure pourtant dans les auteurs préférés des français aujourd'hui avec "L'écume des jours". Mais bon, Bernard vient d'avouer n'avoir aucune sensibilité littéraire. S'il en fallait encore pour vous convaincre de ne pas l'écouter. D'après Bernard, c'est plus dur de faire simple afin d'être aimé de tous. A-t-il ouvert une de ces "fabuleuses" nouveautés tirées de Wattpad sans aucune considération de qualité ? A-t-il essayé de trouver des lecteurs de niche ?
Prescription aux jeunes auteurs : ne vous embourbez pas dans une forme corsettée que vous ne maîtrisez pas par imitation de la grande littérature du XIXe. Mais ne vous contentez pas d'aligner des mots sans aucune recherche stylistique.
21. Se plaire à soi même
Pour plaire au lecteur il faut se mettre à sa place. Ecrire des livres qu'on aurait envie de lire si ce n'étaient pas les nôtres. Ne jamais se dire "j'écris cela, ça ne me plaît pas, mais ça leur plaira". On est soi-même la première personne qui doit s'amuser à lire le livre. Répétons-le: S'il n'y a pas de plaisir d'écriture, il ne peut pas y avoir de plaisir de lecture ensuite.
Et bien voilà un troisième point pour Bernard. 3/27 pour l'instant, ça va être difficile de rattraper la moyenne. En effet, votre propre plaisir est indispensable. Si vous n'en avez pas, vous cesserez simplement d'écrire de toute façon.
Prescription aux jeunes auteurs : Aimez l'écriture, et aimez ce que vous écrivez. Même si vous êtes maso et que c'est la douleur de la parturition qui vous anime.
22. L'initiation des personnages
Une bonne histoire est aussi une initiation. Au début le héros dormait sur ses lauriers ou sa fainéantise. Une situation de crise va l'obliger à s'apercevoir qu'il est beaucoup plus que ce qu'il croit. Mettre les personnages en situation de danger pour les obliger à révéler leurs talents cachés. Et le lecteur en vivant dans la peau du personnage va faire la même expérience de transformation. Un bon livre est un livre qui transforme son lecteur en le faisant se prendre pour le héros.
Non mes chers amis, le point précédent n'était pas la lumière du soleil, c'était la lanterne d'un abyssal poisson affreusement laid. On reboucle sur l'identification et sur l'action stériles. Donc je me répète : un personnage n'a pas à s'améliorer, et l'art c'est l'ouverture à l'altérité.
Prescription aux jeunes auteurs : écrivez des personnages médiocres, antipathiques, mesquins, héroïques, impériaux, traîtres, et même tout ça un peu à la fois dans le même personnage, écrivez sincère, écrivez la justesse d'une vie.
23. Faire des plans
Quand vous avez un bon premier jet brut, essayez de trouver une manière de le découper de l'organiser pour qu'il soit rangeable dans des chapitres. En général on organise le livre en trois actes: Début. Milieu. Fin. Début. Le début est en général le lieu de la scène d'exposition. On découvre où ça se passe. Quand ça se passe. Qui agit. Et le plus rapidement possible quelle est la problématique. L'idéal est de réduire au maximum le décollage du début, il faut que l'exposition soit la plus rapide possible pour que le lecteur n'attende pas avant d'être dans l'histoire. Le milieu. Le milieu est souvent le ventre mou du livre. On prolonge la problématique, on en invente des secondaires, on gère la progression dramatique. La fin c'est soit le coup de théâtre surprise, soit la grande explication de l'histoire cachée, soit l'apothéose.
Oh putain. Un livre a un début, un milieu et une fin ? Sérieux ? Mais quelle révélation, quel trouble, qu'on fasse une annonce mondiale ! L'humanité a besoin de savoir !
Prescription aux jeunes auteurs : sans commentaire ? Ah, si. Des fois, quand on n'a rien à dire, il vaut mieux se taire.
24. Les portes ouvertes, portes fermées
Dans les scènes du début on ouvre des portes. Ce sont des problématiques: "qui a tué?", "vont-ils s'aimer?", et "qui est cette dame en noir qui surgit de temps en temps?". A la fin il faudra penser à toutes les refermer. "C'est le fils du paysan qui a tué", "ils vont s'aimer mais cela ne sera pas facile", et "la dame en noir c'est en fait le fils caché de la concierge déguisé en femme depuis son voyage au Brésil ou il a connu l'enfer et qui recherche l'identité de son vrai père" Bien vérifier qu'il n'y ait pas de portes ouvertes béantes (soudain on ne parle plus de la dame en noir) ni de portes fermées qui n'ont pas été ouvertes (soudain un personnage révèle qui il est, mais on n'en parlait pas au début).
Attention, un autre poisson-lanterne ! On ne s'y laissera plus prendre. Prends ton point Bernard, 4/27. C'est effectivement mieux de boucler ses intrigues et de ne pas sortir des choses de son chapeau.
Prescription aux jeunes auteurs : ce n'est pas toujours si simple de tout bien clore, et ce n'est, en réalité, même pas obligatoire, certaines choses peuvent être laissées à l'appréciation du lecteur. En revanche, on évite les deus ex machina, à moins que ce ne soit dans le registre et le propos de votre roman.
25. L'envoi aux éditeurs
Investir dans la photocopieuse et envoyer son manuscrit à un maximum d'éditeurs. De préférence ceux qui ont des livres qui ressemblent dans leur genre au votre. Pas la peine d'envoyer de la science-fiction à un éditeur de poésie.
Ah, quoi, un demi point ? Allez, soyons généreux. 4,5/27. Effectivement, ciblez vos envois aux éditeurs, c'est un économie de temps pour tout le monde. En revanche, l'imprimante est un peu datée aujourd'hui, la large majorité des éditeurs n'acceptent plus que des pdf. Et moi, j'ajouterais que l'éditeur n'est pas un passage obligatoire, il ne l'a jamais été. Vous pouvez vous auto-éditer. Proust l'a fait, Céline l'a fait, Verlaine, et je suis sûre que les exemples ne manquent pas.
Prescription aux jeunes auteurs : respectez les gens qui triment derrière les façades des maisons d'éditions ; envoyez un texte abouti, formaté comme il se doit, et en adéquation avec la ligne éditoriale de la maison. Mais n'y placez pas tous vos espoirs.
26. Les lettres de refus
Les éditeurs reçoivent une centaine de manuscrits par jour. Donc ils ont du mal à distinguer le bon grain de l'ivraie. Ils utilisent pour cela des lecteurs, soit des professeurs de français à la retraite, soit des étudiants, soit des amis qui aiment lire qui leur font ensuite des fiches. Ces gens sont souvent payés pour ce travail mais font aussi parfois cela par passion personnelle. Si les éditeurs vous répondent tous que cela ne leur plaît pas, ce n'est pas définitif. Essayez de savoir pourquoi en les appelant et refaites un manuscrit en tenant compte de leurs remarques. Ou s'il n'y a pas de remarque, refaites quand même un manuscrit en tenant compte de l'avis de vos lecteurs négatifs ou de votre propre évolution. Puis renvoyer, il y a quand même une part de chance en renvoyant au même éditeur vous pouvez finir par tomber sur quelqu'un qui vous comprenne et vous défende dans les comités de lecture (personnellement j'ai renvoyé mon manuscrit pendant 6 ans à tous les éditeurs et j'ai reçu trois lettres de refus de mon éditeur actuel). Le découragement fait partie du mode de sélection.
Pff. Refaites votre manuscrit en tenant compte de leurs remarques ? C'est la preuve absolue qu'il n'y a pas la moindre vision artistique chez Bernard. Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dis ! Votre roman n'est pas intouchable et parfait. Simplement, un comité de lecture n'est pas parole d'évangile. Vous ne savez pas qui y siège. Et c'est ça ton conseil Bernard ? Avoir une place à l'usure ? Ca finira bien par passer. T'imagines si tout le monde faisait la même chose ? Quant aux éditeurs, il n'ont pas "du mal à distinguer le bon grain de l'ivraie", ce sont des entreprises commerciales, elles savent très bien ce qu'elles cherchent et ce qu'elles vendront.
Prescription aux jeunes auteurs : une oeuvre d'art, ce n'est pas quelque chose d'éternellement négociable, au bout d'un moment, il y a un point final. Et il est au maximum de vos capacités à un instant T.
27. Ne pas faire d'édition à compte d'auteur
Si personne n'est prêt à payer pour votre manuscrit c'est peut être parce qu'il n'est pas bon. Cette hypothèse ne doit jamais être oubliée. Tout le monde n'a pas forcément de talent. Et ce n'est pas grave. A la limite tentez la musique. Par contre les éditeurs qui proposent de vous de payer pour vous éditer ne distribuent que peu ou pas votre livre. Vous allez juste vous retrouver avec un tas de bouquins dans votre chambre à distribuer à vos amis. Autant faire vous même vos tirages avec votre ordinateur.
... Pardonnez ma vulgarité. Ta gueule Bernard. Aucun art n'est une "voie de garage" parce qu'on ne rencontre pas le succès ailleurs. C'est comme ça qu'on se retrouve avec des romans écrits comme des scénarios par des aspirants réalisateurs frustrés. Sinon, je rappelle ma prescription précédente, de grands auteurs ont payé de leur poche leur édition.
Prescription aux jeunes auteurs : prenez garde aux arnaques. Les maisons d'édition à compte d'auteurs sont très souvent menteuses, et ne vous apporteront aucune plus-value. Si elle n'assure pas au moins votre diffusion, alors dirigez-vous vers l'auto-édition et l'impression à la demande, ce sera plus rentable. Payez-vous un graphiste pour la couverture, ce n'est pas si cher comme investissement. Et gardez toujours en vue, peu importe si c'est vous ou une maison d'édition qui met la main à la poche, qu'une minorité de livres sont rentables et qu'encore moins connaissent le succès du premier coup.
Nous y voilà, au fond du gouffre. Et c'est le néant.
Je ne pensais pas tomber sur une pensée aussi vaine en lisant les conseils d'un auteur bestseller et multipublié, y comprit récompensé il me semble. Bernard Werber n'aime pas la littérature, il méprise son lectorat, et 90% de ses conseils sont nocifs pour les aspirants auteurs. Il est visiblement pétri de ressentiments, frustré de ne pas être reconnu par la critique alors qu'il est persuadé de son talent, et n'assume pas d'être un auteur industriel. Ne l'écoutez pas, s'il croit qu'il passera à la postérité, il se trompe, tout simplement parce que ses romans n'offrent pas de seconde lecture.
Je n'oublie l'incipit au scalpel promis, ce sera le prochain article. Je choisirais probablement le dernier roman publié par l'auteur, pour juger du sommet de sa maturité. Alors, à bientôt !
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