Décidément, l'inflation attaque tout. Les prix, mais aussi la longueur du divertissement culturel. Que ce soit les films dont la durée moyenne a dépassé les 2h, les séries aux épisodes d'1h étalées jusqu'à écœurement du public, ou les romans qui dépassent aujourd'hui allègrement les 600 pages, on croule sous la quantité.
Alors, d'où vient cette inflation du nombre de pages ? Les auteurs sont-ils soudainement si inspirés ?
Je crois qu'il y a d'abord une distinction à faire.
Sur les forums d'écriture que je côtoie, je constate que beaucoup de jeunes auteurs annoncent des manuscrits à 160, 180, 200 000 mots. Une longueur de roman, c'est normalement entre 50 et 120 000 mots, pour vous donner un ordre d'idée. Et bien qu'il s'agisse de manuscrits destinés à être raccourcis après réécriture, ils resteront bien au-dessus des longueurs standards. Mais il y a aussi un autre facteur : le ratio narration/dialogue de plus en plus en faveur du dialogue. Forcément, ça occupe de la place.
Et pourtant, ces deux facteurs sont aussi liés. C'est très facile de se laisser emporter dans un dialogue en tant qu'auteur, ça coule tout seul, et je crois que c'est aussi parce que les personnages jacassent que les livres s'allongent. Prenons un exemple.
Version dialoguée (9 mots) :
" Salut, ça va ?
- Oui, et toi ?
- Ça va, merci."
Version narrée (3 mots) :
Ils se saluèrent.
Si l'on extrapole sur la longueur d'un roman, on pourrait amputer tous ces manuscrits de deux bons tiers de leur oralité. Et quand cette oralité tend vers 50% d'un manuscrit, on mesure tout de suite le mirage que représentent ces récits à rallonge.
Oui, mais pondre un pavé qui fait le double d'un roman habituel, ça achète de la légitimité à pas cher, ça rassure. Moi-même en tant qu'autrice, j'ai eu l'obsession de forcer mes romans à atteindre les 80 000 mots, donc je comprends bien l'importance qu'on accorde à cette métrique.
Pourtant, ça n'a rien à voir avec la qualité.
Mes deux plus belles lectures récentes sont "Le Parfum" de Süskind, et "Pierre et Jean" de Maupassant. Deux romans plutôt courts, mais aiguisés et précis. L'un vous livre le monde via l'odorat, vous colle à un monstre pratiquement sorti d'un conte, et vous fait mépriser l'humanité ; l'autre vous révolte d'injustice, évoque sans pudeur le favoritisme intra-familial et vous place en empathie avec un personnage colérique, compétiteur et jaloux.
Ces deux romans ont des enjeux minuscules : la quête de perfection d'un artiste et la résolution de secrets familiaux. Pourtant, ils sont dévastateurs parce que cet enjeu est immense pour le personnage. Et on touche là le cœur du sujet : faire plus long, dans beaucoup de cas, c'est diluer l'importance de son enjeu.
Parfois, 30 000 mots suffisent, plus rarement, 80 000 mots ne suffisent pas.
Alors chers collègues n'ayez pas peur d'élaguer, de condenser, de dénicher le mot juste, d'aucuns diraient qu'un livre est parfait lorsqu'on ne peut plus rien lui retirer. La bonne longueur est celle qui sierra à votre sujet, et la frontière entre le simple romancier et l'écrivain se situe dans les contraintes du style.
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