Accéder au contenu principal

Les conseils génériques, c'est pas automatique n°6 - Ne vous inquiétez pas de la qualité de votre premier jet

Ce sujet va faire débat, pour changer, mais il est fondamental. À moins d'être un forcené de la réécriture, négliger son premier jet ne peut être qu'une mauvaise idée.

Je commencerai par concéder l'importance d'aboutir ce premier jet, que c'est même la directive première de tout écrivain. C'est le plus difficile de terminer ce brouillon, seuls 5% des auteurs y parviennent. Dans ce cas précis, la fin justifie les moyens.

Néanmoins, un premier jet illisible et dénué de voix, c'est presque impossible à rattraper.

Pourquoi ? Parce qu'un premier jet illisible, vous allez déjà épuiser une réécriture dessus. Et vous n'aurez pas un texte abouti, vous aurez un jet propre sur lequel vous pourrez vraiment commencer à travailler. Et parce que la voix ne se trouve pas à postériori, la voix, c'est le regard que porte l'auteur et s'il n'en a pas quand il écrit, il n'en aura pas plus en réécrivant. Alors oui, vous obtiendrez peut-être un texte présentable, bien maquillé, avec des vêtements repassés, mais sans aucun intérêt esthétique.

La voix, au premier jet, elle est brute. Et on la raffine en réécriture.

Un autre écueil du premier jet bâclé, c'est qu'on se retrouve à jeter une grosse partie du texte originel. Soit par des coupes drastiques parce qu'on s'est étalé sur un paragraphe qu'on pouvait condenser en une phrase, soit parce qu'on y a jeté tout ce qui nous passait par la tête, y compris ce qui n'était pas pertinent. Et je ne sais pas pour vous, mais jeter ce qui m'a déjà pris un temps monstrueux, ça me déprime. En plus, je suis une feignasse, donc je fais tout pour ménager mes efforts. Je préfère passer trois heures à contempler un problème pour adopter la solution qui me le règlera en 15 minutes plutôt que de m'agiter 3h pour bricoler une solution bancale et temporaire sur laquelle il faudra revenir.

Donc, dans cet article, j'aimerais vous conseiller une série de questions à vous poser au fil de la plume :

  • Quel est le sujet de ma scène ?
  • Cette phrase apporte-t-elle un élément nouveau ? (caractérisation, émotion, intrigue, rythme, etc.)
  • Comment exprimer x ou y sentiment à travers les outils linguistiques ? (ponctuation, longueur des phrases, découpage des paragraphes, figures de style, etc.)
Prenons un exemple. 

Vous voulez écrire une scène d'arrivée dans une ville. Ça ne suffit pas, ce n'est pas le sujet de la scène. Le sujet de la scène, c'est pourquoi cette arrivée est importante à écrire. Toute raison peut-être valable : c'est la première fois que le personnage quitte son village et il est émerveillé/intimidé/effrayé/perdu ; c'est une ville maudite et vous devez le faire ressentir pour installer la dramaturgie, la grille de lecture à travers laquelle le lecteur devra filtrer tout ce qu'il s'y passera ; bref, n'importe quoi qui ne soit pas une étape purement utilitaire. Si c'est pas important, ne prenez pas la peine de l'écrire.

Maintenant que vous savez pourquoi vous écrivez votre scène, il va falloir questionner chaque élément de narration que vous y insérez. Ce détail sur le contexte historique a-t-il besoin d'être explicité ? Est-ce vraiment important que les pierres soient noires ? Mon personnage remarquerait-il cette chose ? Rajouter cette précision ralentit ma scène, est-ce un effet que je recherche ?

Et enfin : le style pur. Cette asyndète rend-elle service au sous-texte et à l'ambiance ? Ne gagnerais-je pas à étirer mes phrases dans ce passage ? Puis-je rapprocher ces éléments pour en faire une métaphore riche et filée ? Suis-je plutôt un auteur lyrique et baroque ou contemporain et direct ?

Alors oui, au début c'est un peu long de se poser ces questions régulièrement en écrivant, mais ça rentre vite comme un filtre naturel. Au bout d'un moment, on n'a plus besoin de se demander si une scène est utile, on ne pense même plus à écrire des scènes inutiles. 

De même, les questions de style ne sont pas destinées à la perfection du premier jet. Elles servent à conscientiser son écriture. En gros, se dire : là je veux une polysyndète pour un effet de ressac et pour souligner la répétitivité de cette action. Le réglage exact se fera en réécriture : enlever une des propositions, choisir un mot plus précis, réorganiser la gradation, etc. 

Et encore une fois, gardez l'aboutissement du premier jet comme valeur cardinale. Il y a forcément des passages qui nous passionnent moins que d'autres, ces morceaux-là, il vaut mieux les bâcler que d'y stagner des jours entiers à nous en dégoûter. Un roman reste un exercice de très longue haleine dont la qualité ne peut être constante tout du long.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Incipit au Scalpel n°4 - Dérapage marketing

Bien que cette rubrique s'impose une stricte critique sur le texte même, j'aimerais, en préambule, me plaindre, oui, de ce titre anglicisant. Est-ce plus vendeur de dire "Inheritance" plutôt qu'"Héritage" ? Ou "Succession" ? C'est quand même un comble pour un roman qui se place à l'époque de la Révolution Française, dans la royauté, âge où, rapelons-le, le français était LA langue de l'international. Pourquoi je me permets cette revendication ? Parce que le premier chapitre s'ouvre sur une narratrice contemporaine, héritière de cette fausse reine de France que nous a promis la quatrième de couverture, dotée d'un nom particulièrement anglophone : Willow Gwyneth. D'instinct, je demanderais à l'auteur pourquoi elle n'a pas décidé de placer son histoire dans la cour anglaise, mais peut-être est-ce déjà réclamer trop de cohérence ? Voici l'extrait d'« Inheritance: La révolte de la reine » de Morgan Moncomb...

Incipit au Scalpel n°5 - L'imposture

À la suite d'une fortuite, et malheureuse, rencontre sur une liste de "conseils" destinés aux jeunes auteurs, j'ai promis à Werber un "Incipit au scapel". Cette liste, digne d'un misomuse déterminé à tuer toute vélléité artistique et esthétique chez les écrivains en herbe, m'avait conduit à m'interroger sur la plume de ce scribouillard maintes fois publié, acheté, et récompensé. Alors, pour l'exercice de cette critique, j'ai choisi la dernière sortie de Bernard Werber : La voix de l'arbre. – Pourquoi m’emmènes-tu dans cet endroit complètement perdu ? demande Rose, un peu inquiète. – Je suis sûr que ça va te plaire, répond Aymeric. Les deux jeunes randonneurs s’enfoncent dans les profondeurs de la forêt du Ciron, au cœur des Landes, à une quarantaine de kilomètres au sud-est de Bordeaux. Rose Pinson, vingt-trois ans, de petite taille, cheveux châtains aux reflets roux regroupés en queue-de-cheval et yeux en amande couleur noisett...

Les conseils génériques, c'est pas automatique n°1 - Le "Show, don't Tell"

Ah, un idiome américain. Comme si ce pays était réputé pour son bon goût. Mais voyons en quoi ce conseil, bien intentionné, est en réalité mortifère pour la littérature. Pour commencer, je comprends. Si si, je vous assure. Je comprends ce qu'on voudrait dire avec cette expression : "Va un peu plus loin que de dire qu'il est triste". Et si on ne retenait que ça, ça irait. Mais le " Show, don't Tell " implique une réduction de la littérature au seul visuel, ce qui, vous en conviendrez, n'a aucun sens pour un art qui se repose exclusivement sur l'écrit. Oh, j'entends déjà ceux qui me reprocheront d'être trop littérale, que le " show ", c'est aussi l'intériorité et les pensées. Mais n'est-ce pas vous qui êtes trop permissif en laissant un mot dire tout et rien ? Le " show ", dans un scénario, ça a du sens. Une caméra ne sait pas filmer les concepts. Mais ce serait une erreur de réduire un film à son seul ...