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Incipit au Scalpel n°6 - Être à la hauteur de ses prétentions

Un des aspects les plus dommageables des réseaux littéraires français, c'est la bienveillance et le relativisme omniprésents. Que ce soit sur Instagram, TikTok, ou encore Youtube, la majorité des influenceurs lisent et aiment les mêmes livres, un comble lorsqu'on sait qu'il y a environ 65 000 nouveautés par an, produisent une critique superficielle et parlent très rarement du texte en lui-même.

Il faut dire que la critique exige une certaine expertise, un minimum de confiance en soi, et surtout, un brin de méchanceté pour être divertissante. Et cette année, j'ai découvert le Hussard : un vidéaste qui cherche à promouvoir l'héritage littéraire français, et qui aborde aussi des sujets d'actualité sur le marché du livre, le tout sur un ton pamphlétaire qui ne m'est pas déplaisant. En plus, le bonhomme joint le geste à la parole en créant sa propre maison d'édition pour publier des textes dignes du canon littéraire français.

Par honnêteté envers mes lecteurs, je me dois d'avouer que j'avais voulu lire un des deux romans du Hussard il y a quelques mois, mais que j'y avais renoncé pour deux raisons : le prix (24€20 les 328 pages pour un simple broché à la couverture à la française), et des extraits où je voyais trop de maladresses de style. Mais je n'ai pas voulu condamner les éditions La Giberne car, étant moi-même auto-éditée, je sais à quel point il est difficile de voir ses propres défauts.

De plus, ces deux textes ont déjà plusieurs années. Alors j'ai décidé que dans cet article, on se pencherait plutôt sur la dernière sortie de la maison, le texte le plus récent, le dix-septième roman : La vertu cardinale, de Vivien Destro, dont vous trouverez les quelques 250 premiers mots ci-après :

Ces mémoires retracent le récit des combats que j'ai eu à mener en tant qu'Homme, en tant que cardinal, et en tant que Premier ministre de la France.

J'ai souvent tâché, en vertu des lois que les Français se sont données, par souci de clarté, et par pudeur aussi, de séparer ces trois entités. Exercice difficile, presque impossible parfois, car enfin on n'extirpe pas complètement du grand commis le prélat qui a consacré sa vie à Dieu, pas plus que l’on puisse étouffer les tumultes de l'Homme sous la pourpre ecclésiastique ou sous les ors de la République. Je veux les réunir ici, dans cette œuvre, afin qu'aux yeux de l’Histoire, ces trois personnes ne fassent plus qu'une. Le lecteur, cherchant à comprendre les évènements récents qui tranchèrent l'avenir du pays, n'aura pas alors à se demander qui s'exprime du particulier, du prêtre ou du politicien. Il n'y aura plus, pour l'éternité des hommes, que cette figure que l'on appellera : « le cardinal de Juvigny ».

Cet ouvrage est à l’image d’une vie que j'ai voulu construire comme un monument : j'ai tâché, par l’ascèse et le labeur, de lui donner de profondes et solides fondations; je me suis efforcé, à travers le temps et en dépit des contingences, de lui conserver une certaine cohérence; patiemment, par souci d’un esthétisme tant moral que matériel, je lui donnai des lignes harmonieuses et des détails ouvragés; enfin, par mille pensées, par mille actions, je me suis appliqué à l’élever, comme une route que l’on trace vers le Ciel.

Bon, de prime abord, rien de bien honteux. Une certaine ampleur syntaxique, une richesse lexicale ; mais est-ce que cela suffit à faire, à défaut d'un grand, un bon texte ? Si seulement...

Dès la première phrase, la lecture patauge dans l'articulation des différents compléments. Les mémoires retracent quoi ? Le récit. Le récit de quoi ? Des combats. Des combats que quoi ? Que le protagoniste a eu à mener. En tant que quoi ? Gradation des différents statuts de l'homme. C'était pourtant facile à alléger de ce "récit" qui est en trop. Rien qu'en choisissant un verbe principal plus précis, par exemple : conter, ou narrer ; "Ces mémoires narrent les combats [...]". Ou en le supprimant tout bêtement : "Ces mémoires retracent les combats".

Cette prose ampoulée se poursuit sur le deuxième paragraphe avec une surcharge adverbiale évidente : "souvent", "aussi", "presque", "parfois", "enfin", "ici", "plus",  "alors". Rassurez-vous, les adverbes ne sont pas interdits, ils peuvent même être nécessaires ; malgré le nuancier lexical très précis du français, il manque quelques tons. Ici, je pointe surtout leur accumulation, chaque phrase en contient, et pas toujours utilement. Prenons "presque impossible". Pourquoi atténuer ? Surtout pour conclure que c'est impossible et qu'au final il souhaite réunir les trois entités en une seule figure. Autre exemple : "[...] n'aura pas alors". Hormis une sonorité orale, ce "alors" ne sert à rien. Ou encore le "car enfin" d'une lourdeur innommable. 

Mais nous n'en avons pas fini avec ce paragraphe. Nous pourrions citer le double "sous" qui gâche quelque peu le rythme de la phrase : "[...], pas plus que l’on puisse étouffer les tumultes de l'Homme sous la pourpre ecclésiastique ou sous les ors de la République.". Encore une fois, ce n'est pas fautif, mais la phrase est déjà longue, chargée, avec des mots longs et des adverbes, une ponctuation abondante et une prosodie parfois difficile. 

Nous pourrions aussi pointer la deuxième énumération ("du particulier, du prêtre ou du politicien") qui répète la première ("tant qu'Homme, en tant que cardinal, et en tant que Premier ministre de la France"), c'est normalement le genre de redondances que l'on élague à la réécriture. Et qui moi, en tant que lectrice, me font lever les yeux au ciel et sauter des passages en disant : "C'est bon, j'ai compris, avance".

Et alors, dernier point sur ce paragraphe : "l'éternité des hommes" ? Bon, déjà, la graphie de "homme". Pourquoi dans la première énumération, on a une majuscule, mais ici, alors qu'homme est pris dans le sens de l'humanité, il n'y en a pas ? Mais passons, c'est surtout le sens de cette formule que je ne saisis pas. L'humain en tant que particulier ou collectif n'est pas éternel... Si on parle de l'Histoire ou de la postérité, alors l'éternité n'est pas le bon mot non plus. Bref, je suis perplexe sur cette formulation.

Poursuivons avec le dernier paragraphe, qui s'ouvre sur une magnifique lapalissade : "tâcher [...] par le labeur". Moui... c'est le principe, en effet. Passons sur le fait que c'est la seconde occurrence de ce verbe sur cette page, ce n'est pas le crime du siècle.

Au delà de cette entrée en matière un peu faible, je noterais cette fois la surcharge adjectivale. Chaque nom servant à la métaphore a son petit adjectif : les fondations sont solides et profondes, les lignes sont harmonieuses, les détails ouvragés. Tout doit être qualifié, si possible dans le sens du Beau avec un grand B.

Ensuite, je note deux autres répétitions, "tracer" que nous avons vu dans la toute première phrase de l'incipit, et "comme" qui revient deux fois dans ce paragraphe pour deux métaphores différentes, à savoir, le monument et la route.

Parlons-en de cette route d'ailleurs, ce sera mon dernier point pour cette analyse. Parce que notre cardinal a peut-être perdu sa "certaine cohérence" dessus. Ce troisième paragraphe construit une comparaison entre la vie du protagoniste et un édifice. Puis, soudainement, à la dernière ligne, cet édifice se transforme en voie. Pourquoi ? Pourquoi ne pas avoir mené l'intention jusqu'au bout pour évoquer une cathédrale, un bâtiment justement fait pour tendre vers Dieu ? 

Alors concluons. 

Que se passe-t-il lorsqu'un auteur et éditeur qui cherchent à faire de la Grande Littérature se rencontrent ? Eh bien ça. Un texte qui a les atours d'une prose soignée, mais qui croule sous une accumulation de trop. Trop d'emphase, trop d'adverbes, trop de maladresses. Et surtout, une intention qui se perd dans son obsession à produire un style qui pastiche le XIXe siècle.

Verdict : Au pilon !

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